À Sagres, trois jours de voile en Algarve ont eu raison de mon mal de mer

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Le goût de gasoil m’est revenu au fond de la gorge quand le voilier a quitté la Marina de Sagres. Le pont vibrait sous mes semelles, et la houle courte tapait déjà en biais. En quelques minutes, le premier bord m’a laissé pâle et muet, avec cette nausée qui monte sans prévenir.

Je suis parti sans y croire trop, mais avec mes failles bien en tête

Je suis Alain Dufour, 47 ans, marié, père de deux enfants désormais adultes, et rédacteur du magazine Gsl Sejours. Je suis parti pour ces 3 jours de voile avec un budget modéré et un niveau de débutant, sans grand appareil technique dans la tête. Honnêtement, j’ai l’habitude de noter les petits faits, pas les slogans. Là, j’avais juste envie de voir si mon ventre tiendrait la mer. Le matin du départ, j’avais fermé la fermeture de ma veste de quart deux fois, puis je l’avais rouverte aussitôt, tant l’air d’Atlantique me paraissait plus humide que froid.

J’avais choisi Sagres pour la netteté du cadre et pour ce bout d’Atlantique qui ne fait pas semblant. J’étais venu pour découvrir la voile, sentir le bateau au travail et finir ces 3 jours sans passer mon temps à compter les minutes. Je suis parti de Mulhouse avec une fatigue de fond, celle qui reste après une semaine trop pleine au bureau. L’expérience m’a appris à garder les détails qui trahissent une journée, et je savais déjà que la mienne pouvait mal tourner. Le trajet jusqu’au sud du Portugal avait été simple sur le papier, mais j’avais déjà dormi trop peu la veille du vol, puis encore trop peu à l’hôtel. J’étais sur de moi le matin, et j’ai vite compris que cette assurance-là tenait sur du sable.

Avant, j’avais lu les conseils classiques sur le mal de mer, et je les avais pris avec distance. Je pensais que le problème venait surtout des grosses vagues, des gens fragiles, ou d’un estomac mal tombé. J’ai été frappé de voir que les premiers signaux arrivent bien avant le vomissement. Les bâillements, la salive plus épaisse, le goût métallique, je ne les avais jamais vraiment associés à une montée de malaise. Ce matin-là, j’ai compris que le corps prévient avant de plier. J’ai hésité à le dire tout de suite au skipper, puis je me suis retrouvé à fixer le cockpit comme si ça allait m’aider à reprendre la main.

Le premier jour, la mer m’a vite rappelé à l’ordre avec ses signaux précis

Le départ s’est fait calmement, presque trop calmement. Le bateau a quitté le port de Sagres, puis il a pris la houle de travers au large, et là tout a changé. Le roulis a commencé à serrer plus que le tangage, avec cette impression de glissement intérieur qui donne envie de se rasseoir. La mer paraissait pourtant modeste depuis la côte, mais une fois dehors, elle cognait sec. Au bout de 20 minutes, j’ai bâillé trois fois de suite sans comprendre pourquoi. Le skipper, de l’Atlantic Sailing School, gardait son cap sans hausser la voix, et je regardais ses mains parce que l’horizon, lui, s’effaçait derrière les bordés.

La salive a changé d’un coup. Elle est devenue plus épaisse, et j’ai senti ce goût métallique revenir par vagues, comme une pièce de monnaie gardée trop longtemps sous la langue. J’avais aussi froid aux mains, alors que le reste du corps me collait à la peau. Une sueur froide m’a pris entre les omoplates, juste sous le gilet. Je me suis levé pour chercher l’horizon, puis je me suis appuyé plus fort sur la filière. Respirer m’a aidé pendant quelques instants, rien . Je me suis senti vidé, mais pas encore battu. Le malaise montait par paliers, et je voyais très bien quand il redescendait de quelques millimètres. J’avais l’impression de tenir une barre invisible avec le ventre.

Ma première erreur a été de passer sous le pont pour attraper une bouteille et me changer. J’ai perdu l’horizon d’un coup, et la chaleur de la cabine m’a sauté au visage. Il y avait une odeur de bois humide, mêlée à un fond de moteur et de gasoil. Pas terrible. Vraiment pas terrible. En moins de 5 minutes, la nausée a repris plus fort. Je me suis assis sur la banquette, puis j’ai compris un peu tard que c’était la pire place du bateau. L’immobilité m’a cloué, et plus je restais là, plus le ventre se refermait. J’ai même eu ce moment de doute bête, celui où l’on se demande si l’on va vomir avant d’avoir le temps de remonter sur le pont.

Le retournement est venu quand j’ai recommencé à bouger avec le bateau. On m’a fait prendre une écoute, puis préparer un winch, et ce geste simple m’a sorti de ma torpeur. J’avais les doigts crispés sur le cordage, la paume humide, mais au moins mon regard allait du pont à la voile. J’ai compris alors qu’être actif me laissait moins de place pour écouter mon ventre. Quand je tenais la drisse et que je suivais le timing des manœuvres, la nausée reculait d’un cran. Le premier jour n’a pas été joli, mais il n’a pas été perdu. Au retour au port, je suis rentré avec les vêtements salés, le visage tiré, et une certitude très nette, le corps parle avant de céder.

Le deuxième jour, j’ai commencé à comprendre comment mon corps réagit vraiment

Au réveil, j’avais encore les épaules lourdes. La nuit avait été courte, et cette fatigue-là s’est tout de suite mélangée au roulis du matin. Dès la première heure sur l’eau, les signaux sont revenus plus vite que la veille. Bâillements, salive plus épaisse, petit vertige au moment de tourner la tête, tout cela a formé une alerte familière. Je savais maintenant qu’au large de Sagres, une mer qui semble tenir debout depuis la côte peut secouer dur dès qu’elle prend de travers. Au bout de 40 minutes, j’ai senti que mon ventre n’avait pas envie de plaisanter.

J’ai alors fait ce que j’avais compris la veille. Je suis resté dehors, au centre du bateau, avec le regard fixé loin devant. Le vent m’a frappé le visage d’une fraîcheur nette, presque sèche, et ça m’a remis une ligne claire dans la tête. Le simple fait de voir l’horizon a servi de point d’ancrage. Dès que je descendais les yeux vers le pont, le malaise repartait. J’ai arrêté de toucher à mon téléphone, que j’avais sorti une minute pour vérifier un message, et je l’ai remis aussitôt dans la poche étanche. Lire sur l’écran, même 2 minutes, m’a suffi pour sentir le sol s’inventer sous mes pieds.

Je me suis pourtant trompé une deuxième fois au retour face au vent. Le bateau tapait davantage dans la mer, et chaque choc sec me remontait dans l’estomac. J’ai cru bien faire en me mettant sous le pont pour m’abriter un instant. Mauvaise idée. La cabine chaude, l’odeur de sel mêlée à celle du moteur, et l’absence totale d’horizon ont relancé la nausée presque aussitôt. J’ai dû me relever au bout de 6 minutes, la gorge serrée, pour retrouver l’air libre. Une fois dehors, le simple fait de tenir la filière m’a redonné un peu de tenue. Le soir, mes mains sentaient encore le cordage, et je savais que le corps avait commencé à mémoriser autre chose que la peur du roulis.

Le troisième jour, la voile est devenue presque un jeu, et le mal de mer un souvenir atténué

Le passage vers le cap Saint-Vincent a changé la donne dans ma tête. La mer restait hachée, mais mon corps avait fini par prendre un rythme. Je ne dirais pas que le roulis était agréable, ce serait mentir, mais il était devenu lisible. J’anticipais mieux les coups de gîte, et je n’avais plus cette impression de subir chaque mouvement. J’avais l’estomac plus stable, et une faim discrète a même commencé à revenir au milieu de la matinée. Ce retour de faim m’a surpris plus que tout le reste, comme si le ventre venait de rouvrir une porte qu’il avait fermée pendant 48 heures.

À partir de là, j’ai gardé des réflexes simples. Je buvais par petites gorgées, pas davantage, pour ne pas alourdir le ventre. Je mangeais léger avant d’embarquer, avec un café noir supprimé sans regret et un petit-déjeuner resté sobre. Une tranche de pain, un fruit, et rien qui pousse l’estomac à travailler trop vite. J’ai aussi arrêté de lire en navigation. Les quelques lignes que j’avais voulu relire m’avaient déjà coûté un haut-le-cœur. Rester au milieu du bateau, dehors, était devenu mon réflexe, et j’ai senti le bénéfice presque tout de suite.

Ce troisième jour, j’ai aussi compris ce que je faisais de travers au début. Partir le ventre vide m’avait donné des hauts-le-cœur plus rapides, tandis qu’un repas trop lourd m’avait laissé une sensation de blocage que je traînais pendant 3 heures. Entre les deux, la marge était mince, mais réelle. J’ai fini par manger juste avant l’embarquement, sans graisse, sans excès, et mon estomac a mieux suivi. Le bateau n’était pas devenu doux pour autant, seulement plus supportable. Quand je me suis étonné d’avoir terminé la sortie sans m’asseoir une seule fois sous le pont, le skipper a juste haussé les épaules. Moi, j’étais surtout soulagé d’avoir enfin compris le tempo.

Avec le recul, ce que j’ignorais au départ et ce que je referais sans hésiter

Ce que je retiens d’abord, ce sont les signaux très en amont. Les bâillements en série, la salive qui change, le goût métallique, puis ce froid dans les mains, tout cela est arrivé avant le vrai basculement. J’avais cru que le mal de mer se résumait à un estomac qui lâche. J’ai vu l’inverse. Le ventre commence par prévenir, et le corps se retire avant de céder. C’est là que j’aurais gagné du temps, si j’avais su lire ces indices dès le début. Après ces 3 jours, je n’ai plus regardé ces petits signaux comme des détails. Ils font la différence entre une sortie pénible et une sortie encore tenable.

Mes erreurs, je les vois très clairement maintenant. Je ne retournerai pas sous le pont pour me protéger du vent au moment où la mer se met de travers. Je ne partirai pas non plus avec l’estomac vide, ni après un repas trop lourd. Je ne lirai plus sur un écran pendant le premier bord, et je garderai le regard loin devant dès la sortie du port. Pour quelqu’un qui accepte de commencer mal et de laisser le corps prendre son rythme, ce type de stage change la manière d’aborder l’Atlantique. Pour quelqu’un qui cherche le confort immédiat, la marche sera plus raide. Je l’ai vu sur moi, puis dans ma façon de tenir le jour suivant.

J’aurais pu choisir plus long, ou plus tranquille, et je ne sais pas si j’aurais appris aussi vite. Certains prennent un traitement contre la cinétose avant d’embarquer, et je ne juge pas ce choix. Moi, j’ai préféré la lecture du corps, l’air du large et les gestes simples répétés trois jours de suite. J’ai gardé cette préférence parce qu’elle m’a laissé un souvenir net du bateau, pas seulement d’une boîte de comprimés. La houle courte au large de Sagres reste pour moi le vrai juge de paix. Elle m’a pris de court le premier jour, puis elle m’a laissé reprendre la main. Dans ce sens, le passage par l’Atlantic Sailing School et le bord vers le cap Saint-Vincent ont compté autant que la météo.

La phrase que j’ai gardée vient de là, et elle ne me quitte pas : « C’est ce goût métallique qui m’a sauvé, parce qu’il m’a forcé à réagir avant que la mer ne prenne le dessus ». En écrivant ça, je revois encore le pont humide, la filière froide sous la paume et le regard que je forçais vers l’horizon. Je sais aussi que, dans mon cas, la fatigue, le roulis et la chaleur de la cabine formaient le mauvais trio. Depuis, je fais plus confiance aux signaux minuscules qu’aux belles assurances du départ. Et quand je repense à Sagres, je pense moins au port qu’à cette minute précise où j’ai enfin compris ce que mon corps essayait de me dire.

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