Sur le GR20, j’ai découvert que mes chaussures neuves étaient une erreur

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Au refuge d’Ortu di u Piobbu, j’ai retiré mes chaussures et l’odeur de cuir chaud m’a sauté au nez. Mon talon gauche était blanc par endroits, rouge autour, puis déjà à vif sur le bord. La brûlure m’a coupé les jambes plus sûrement qu’une montée . J’ai posé la paire contre le lit superposé, en silence, et j’ai regardé cette peau abîmée comme si elle appartenait à un autre. Le premier soir du GR20, je n’avais qu’une idée en tête, une bien mauvaise : j’avais mal choisi mes chaussures. J’ai été frappé par la vitesse à laquelle la journée m’avait rattrapé.

Je suis parti confiant, mais j’avais déjà fait des erreurs sans le savoir

Je suis parti de Mulhouse avec mes habitudes de randonneur du dimanche et un sac trop plein de certitudes. J’ai 47 ans, je suis marié, j’ai deux enfants désormais adultes, et je cale mes voyages sportifs entre deux bouts de vie bien remplis. Pour ce trek, je n’avais pas beaucoup de marge, alors j’ai voulu aller vite sur l’équipement. Honnêtement, j’ai pourtant passé assez de saisons sur les chemins pour savoir que le matériel neuf raconte rarement toute l’histoire. Là, je me suis retrouvé à faire confiance à une paire sortie de boîte, sans vraie mise à l’épreuve.

Je les ai achetées à 180 euros, séduisantes sur le papier, avec une semelle bien crantée et une tige qui me paraissait rassurante. En magasin, debout sur le carrelage, tout allait bien. J’avais essayé la pointure avec mes chaussettes de ville, pas avec mes chaussettes de randonnée. J’avais aussi zappé les 2 ou 3 sorties longues qui auraient dû servir de filtre. J’étais sûr de moi, et c’est plusieurs fois là que je me trompe le plus vite.

Je suis parti avec l’idée que le confort viendrait en marchant. Je pensais que le GR20 finirait par les faire au pied, ou l’inverse. Depuis mes années comme rédacteur du magazine, je sais pourtant que mes meilleures journées de trek commencent toujours par des détails minuscules. Là, j’ai ignoré les miens. Le poids du sac, le terrain cassant et la chaleur de Corse allaient me rappeler ce que j’avais laissé de côté.

Le jour où ça m’a échappé

La première étape m’a pris 7 heures, avec un sac de 11 kilos sur le dos et une chaleur déjà sèche dès la première montée. J’avais noté ces chiffres au fur et à mesure, parce que je me méfie toujours des souvenirs trop arrondis. Le sentier cassait sous les semelles, plein de pierres rondes, de marches irrégulières et de plaques qui faisaient déraper le pied. Au bout d’une heure et demie, j’ai senti un point chaud minuscule derrière le talon gauche. Il disparaissait quand je ralentissais, puis revenait au même endroit, comme une aiguille plantée sous la peau. Je n’ai pas voulu m’arrêter pour ça. J’ai continué, parce que je me croyais encore au-dessus du problème.

Plus haut, la chaussette droite a commencé à faire un pli sous l’avant-pied. Je l’ai senti à peine, un grain de sable coincé dans la marche, puis le frottement a pris de l’ampleur. C’est là que j’ai compris le piège du pied qui gonfle en fin d’après-midi. En début de journée, tout semblait tenir. Après 4 heures de marche, mes appuis avaient changé, et la chaussure ne suivait plus. Le cou-de-pied, lui, me lançait sous la languette, au point que j’ai dû desserrer d’un cran, puis d’un autre, sans retrouver un vrai confort.

La descente vers le refuge a été le vrai tournant. À chaque pas, mon pied glissait vers l’avant, et mes orteils tapaient sèchement contre le bout. La semelle restait trop raide à mon goût, elle ne pliait pas assez, et je sentais chaque caillou remonter dans la jambe. La douleur sous l’ongle du gros orteil a fini par devenir sourde, régulière, presque bête. Je me suis demandé, une ou deux fois, si j’allais finir la journée en boitant franchement. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

Une fois assis à Ortu di u Piobbu, j’ai enlevé la chaussette et j’ai vu le talon blanchir encore avant de rougir franchement. La peau était à vif sur un bord, et une ampoule énorme s’était formée côté petit orteil. J’ai été convaincu, à cet instant, que la journée suivante serait pire si je ne faisais rien. Le pire, c’est que la douleur n’était pas spectaculaire pendant la marche. Elle devenait visible seulement à l’arrêt, quand le pied se détendait et que la brûlure remontait d’un coup.

Comment j’ai bricolé pour limiter la casse et continuer

J’ai nettoyé le talon avec ce que j’avais sous la main, puis j’ai désinfecté comme j’ai pu. Le refuge avait quelques pansements anti-ampoules, et j’en ai acheté pour 14 euros avec un rouleau de strap. J’ai improvisé un maintien avec le bout du pansement, serré juste ce qu’il fallait pour protéger sans couper la circulation. Je me suis senti à la fois ridicule et soulagé. Ridicule, parce que je pestais contre une paire neuve à peine sortie du sac. Soulagé, parce que ça m’a permis de marcher le lendemain sans abandonner tout de suite.

Le lendemain matin, j’ai changé mes chaussettes pour un modèle plus épais, avec une couture moins agressive sous l’avant-pied. J’ai aussi repris le laçage de zéro, lacet après lacet, jusqu’à trouver un compromis entre maintien et liberté. Le bord de la languette frottait encore un peu sur le haut du cou-de-pied, alors j’ai relâché deux crans à la montée et resserré seulement avant les portions plates. Ce genre de réglage, je l’avais déjà vu marcher sur d’autres séjours, mais jamais je n’avais compris aussi vite sa portée. Avec le temps, j’ai appris une chose simple : un détail banal peut peser plus lourd qu’un long discours.

Dans les descentes, j’ai commencé à desserrer d’un cran avant que le pied n’écrase l’avant. Je stoppais dès que le point chaud revenait, même pour 3 minutes, et je remettais un morceau de strap dès qu’une zone recommençait à chauffer. Au fil des heures, j’ai appris à lire le moindre signe. Une chaussette qui plissait, une pression sous l’ongle, une sensation de compression au cou-de-pied, tout me servait d’alerte. J’aurais aimé avoir ce réflexe avant le départ, mais je l’ai gagné dans la douleur.

Le plus dur n’a pas été seulement physique. Après deux journées pareilles, j’ai eu un vrai trou d’air moral. J’ai regardé la paire posée près du sac, et j’ai hésité à la remettre une fois . J’ai même pensé, pendant une pause, à raccourcir le trek. Je ne l’ai pas fait. J’ai fini par partir quand même, parce que l’idée d’abandonner sur une chaussure neuve me vexait plus que la douleur ne me freinait.

Mes leçons, une fois rentré

Aujourd’hui, je ne pars plus sans 2 ou 3 sorties longues avant une randonnée engagée. Pas une balade d’une heure autour de chez moi, mais de vraies marches avec du dénivelé, du terrain cassant et le sac chargé. C’est là que la chaussure parle. C’est là aussi que la tige commence à prendre la forme du pied. Sur le GR20, je l’ai appris trop tard, et le prix de cette leçon s’est vu dès la première étape.

La pointure compte plus que l’orgueil du moment. Avec le pied qui gonfle après 5 heures, une demi-pointure de marge change la manière dont les orteils encaissent les descentes. La largeur à l’avant-pied pèse aussi très lourd. Une chaussure qui semble parfaite debout peut devenir étroite quand la chaleur arrive et que la circulation travaille. J’ai fini par comprendre que le confort en boutique ne disait presque rien de la fin de journée.

Je me méfie aussi des chaussures neuves trop rigides sur un terrain comme celui-là. La semelle, si elle ne plie pas assez, transmet chaque appui. La couture, le bord de languette et le volume de la tige deviennent des points de friction dès que la fatigue s’installe. J’ai vu le même piège se répéter sous une autre forme au deuxième jour, quand la douleur sous l’ongle du gros orteil a pris le relais du talon. Ce n’était plus une question de courage. C’était une question d’ajustement raté.

Avec le recul, je referais les choses autrement. Je partirais avec une paire déjà faite au pied, une demi-pointure plus large, et les mêmes chaussettes que sur le terrain. Je garderais aussi le réflexe de desserrer avant la descente, pas après la douleur. Dans mon cas, trois sorties longues avant le départ auraient sans doute suffi à éviter cette erreur-là. Moi, je ne veux plus revivre ce premier soir à Ortu di u Piobbu avec une peau brûlée et l’impression d’avoir perdu la main avant même le milieu du GR20. Si un ongle noircit franchement ou si la peau s’ouvre, je m’arrête et je fais regarder ça en pharmacie, sans jouer les durs.

Ce que ce talon m’a laissé en partant

Quand je suis reparti du refuge, j’avais encore mal, mais je marchais autrement. Je levais le pied plus proprement, j’évitais les à-coups, et je surveillais chaque retour de chaleur comme on guette un bruit suspect dans une maison vide. Cette paire neuve a cessé d’être une promesse. Elle est devenue un rappel. J’ai compris, assez brutalement, que le GR20 ne pardonne pas l’improvisation, surtout sur les chaussures. Je suis rentré à Mulhouse avec une ampoule, un ongle sensible et une idée très nette de ce que je ne referai plus. Avec mes deux enfants désormais adultes, j’ai d’ailleurs raconté ça sans me vanter, parce qu’il n’y avait rien à glorifier. Seulement une erreur nette, et le souvenir tenace d’Ortu di u Piobbu.

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