Le col de montagne sous-estimé qui a écourté mon trek d’un jour

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Le col sous-estimé m’a coupé les jambes au-dessus du Pré de Madame Carle, quand le vent a claqué dans ma veste ouverte. J’étais parti trop léger, avec l’idée d’un simple passage avant la descente. Au lieu de ça, le pierrier m’a ralenti d’un coup et la crête s’est perdue dans un brouillard sale. Cette erreur m’a coûté six heures, et j’ai fini par couper la boucle. Le terrain m’a appris à regarder les itinéraires de près, mais ce matin-là, je suis parti confiant.

Quand je suis parti trop confiant, sans vraiment comprendre le col

C’était en septembre 2023, sur un trek dans les Écrins, avec un départ depuis le fond du vallon avant l’aube. Mes deux enfants adultes étaient déjà repartis chacun de leur côté, et j’avais profité d’un créneau de trois jours pour marcher seul. La veille, j’avais plié la carte IGN sur la table du refuge, en pensant que le col ferait juste la jonction entre deux versants. J’avais aussi regardé un ciel calme au petit déjeuner, ce qui m’a rendu plus léger que de raison.

Avec l’expérience, je sais que les intitulés trop simples cachent par moments des passages durs. Là, j’ai été convaincu par le tracé, parce que la carte semblait propre et la distance raisonnable. Le topo parlait d’un col, pas d’une paroi. J’ai pris ça comme une formalité, alors que les courbes de niveau serrées disaient déjà autre chose. J’aurais dû lire cette bosse finale avec moins d’aplomb, surtout sur un versant que je ne connaissais pas.

La montée a cassé mon rythme bien avant la crête. Le sentier s’est vidé de terre et s’est rempli de blocs, puis le pierrier a pris le relais. Chaque pas glissait un peu, pas assez pour tomber, juste assez pour user les jambes. J’ai compris à ce moment-là que le col n’était pas un simple passage, mais une vraie rampe de montagne. J’étais encore frais au départ, et déjà moins sûr de moi au bout de quarante minutes.

La double surprise qui a tout fait basculer : terrain technique et météo brutale

Le venturi du col m’a frappé dès l’épaule du passage. Le souffle passait entre les rochers comme dans un entonnoir, plus vif qu’en vallée, plus sec aussi. J’avais les mains qui s’engourdissaient pendant que je gardais l’équilibre, et ce froid m’a saisi sans prévenir. Partir en tee-shirt parce qu’on a chaud dans l’effort, puis se retrouver à grelotter au sommet du col avec les mains raides, c’est le piège classique que tout trekkeur sous-estime. J’ai été frappé par la violence de ce petit couloir d’air.

Le brouillard de relief est tombé presque d’un seul coup. En quelques minutes, j’ai perdu la ligne du sentier et les cairns ont disparu dans un blanc sale. La visibilité est tombée à quelques dizaines de mètres, pas plus. Je me suis retrouvé à scruter la crête, en me demandant si la suite tenait encore debout. J’ai senti, pour la première fois de la matinée, que je n’étais plus maître du tempo.

De l’autre côté, le terrain m’a puni encore davantage. Le versant nord gardait un névé dur, compact, lisse comme une plaque, sans trace nette pour poser le pied. À côté, une petite corniche de neige barrait la traversée haute, juste assez pour compliquer le passage sans le rendre spectaculaire. Le pierrier vivant répondait sous la semelle avec un pas en avant et un demi-pas de recul. J’ai vu alors que la montagne bougeait sous les pieds, et cette sensation m’a fait ralentir jusqu’à l’arrêt.

Le déclic est venu en voyant une langue de neige et une pente d’éboulis plonger dans le brouillard du versant opposé. Là, j’ai compris que le col n’était pas du tout ce passage tranquille que j’avais rangé dans ma tête. J’ai tenté encore vingt mètres, par orgueil plus que par logique. Mauvaise idée. Une pierre a roulé sous ma chaussure, j’ai rattrapé mon bâton de justesse, puis j’ai renoncé sous une pluie fine qui piquait le visage. J’ai fait demi-tour avec les doigts glacés et le souffle court.

Le prix concret de cette erreur : temps perdu, fatigue, et frustration

Le plus dur à avaler, c’est le temps mangé par le mauvais calcul. La montée devait me prendre 2 h 30, elle a tiré jusqu’à 4 h 30 avec les arrêts, l’hésitation et le demi-tour. La journée entière s’est déformée autour de ce passage. J’avais prévu de rejoindre un gîte avant la nuit, et j’ai dû couper court bien avant l’étape que j’avais en tête. Ces six heures perdues ont pesé plus lourd que le dénivelé lui-même.

Mes jambes ont encaissé la descente en sens inverse comme une sanction. Les genoux ont piqué dans l’éboulis, les cuisses ont brûlé sur les appuis freinés, et mes mains sont restées dures longtemps après le col. J’ai marché avec une fatigue sèche, celle qui ne vient pas d’un grand effort propre, mais d’une suite d’erreurs bêtes. J’étais épuisé sans avoir vraiment avancé. C’est une sensation agaçante, presque ridicule, et elle m’est restée dans les mollets jusqu’au soir.

L’organisation a pris la gifle elle aussi. J’ai laissé 74 euros dans une nuit de refuge que je n’ai pas honorée, et 18 euros de repas déjà engagés ont filé avec le reste. Le détour prévu de 17 kilomètres s’est réduit à une demi-journée cabossée. Ce n’était pas une catastrophe, mais j’ai eu la rage de perdre autant pour un col que j’avais réduit à un trait sur la carte. Le pire, c’est que je n’avais personne d’autre à accuser que mon propre aplomb.

Ce que j’aurais dû savoir avant de partir, et ce que j’ai gardé de cette journée

J’ai commis plusieurs erreurs d’un coup, et elles tenaient toutes dans la même certitude un peu bête. J’ai quitté le vallon trop tard, j’ai sous-estimé le vent d’altitude, j’ai négligé l’orientation du versant et j’ai oublié que l’autre face pouvait garder un névé dur. J’ai aussi laissé le coupe-vent au fond du sac, ce qui m’a fait perdre du temps au sommet. La trace GPX était chargée, mais je ne l’ai pas assez regardée. Et je n’ai pas assez tenu compte du fait qu’un passage en traversée haute peut coûter une demi-journée quand le terrain se charge.

  • Je me suis fié à la distance, pas aux courbes de niveau, et j’ai lu un col comme un simple raccord.
  • J’ai pris le départ trop tard, ce qui m’a mis sous les nuages au pire moment.
  • J’ai sous-estimé le versant nord, avec son névé dur et sa petite corniche de neige.
  • J’ai laissé le coupe-vent trop loin, alors que le venturi du col m’a refroidi d’un coup.

Les signaux étaient pourtant là. Les cumulus montaient derrière la crête, le versant opposé gardait une teinte froide, et la neige résiduelle se devinait déjà dans l’ombre. Ce que j’ai raté, c’est le détail de relief, pas le paysage. Une carte m’aurait montré plus vite que la bosse finale était plus sèche qu’elle n’en avait l’air. J’ai retenu de tout ça ça à force de retours de terrain, mais ce jour-là, j’ai regardé trop vite.

J’ai aussi gardé une leçon plus intime. Le soir même, ma femme m’a trouvé fermé, et je n’avais pas grand-chose à raconter d’autre qu’une frustration sèche. Avec mes deux enfants adultes, j’ai fini par plaisanter sur ce col qui m’avait mis à ma place, mais sur le moment, je n’avais pas la tête à rire. Je n’ai eu ni chute ni blessure, seulement la sensation d’avoir laissé filer une journée entière, avec la tête encore prise dans le brouillard et les jambes dures jusqu’au soir.

Si j’avais su que le col du Pré de Madame Carle pouvait me voler six heures pour un mélange de pierrier, de venturi et de brouillard de relief, j’aurais gardé moins d’orgueil dans le sac. Cette journée m’a laissé l’idée simple qu’un col bas sur la carte peut peser plus lourd qu’une longue montée propre. Je l’ai retenu comme un demi-tour, un gîte manqué et une boucle cassée, avec ce regret sec qui reste quand on a réduit la montagne à un trait trop fin.

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